Qui se souvient encore de Philippe Bidart ? La mémoire oublie facilement les vaincus et le chef historique d’Iparretarrak, le petit-frère français d’ETA, vient dans l’indifférence générale de passer 19 ans derrière les verrous. Libérable depuis février 2003, il sortira finalement de prison le 14 février prochain, jour de la Saint-Valentin, alors que personne, à commencer par ses défenseurs, n’y croyait plus. Singulier parcours pour ce Basque né le 10 avril 1953, touché très jeune par la foi et élève du petit séminaire d’Ustaritz, puis au grand séminaire de Dax.
Elevé dans une famille basque traditionnelle à Saint-Etienne-de-Baïgorry, où son père Jean-Baptiste possède un joli métier, artisan menuisier, Philippe est un idéaliste. Il songe tout naturellement à devenir prêtre en Amérique du sud, mais change d’orientation pour professer dans l’ikastola (école où l’enseignement se fait en langue basque) de Blanc-Pignon à Anglet. Dire qu’il baigne dans une ambiance basque serait restrictif : le soir, il danse dans le groupe folklorique Arrola et le jour, tient à Biarritz un magasin de produits et de littérature basques. Qui n’est qu’une vitrine, car fidèle aux poncifs soixante-huitards de l’époque, prônant la quête de l’identité, l’enracinement, le rejet du centralisme et de l’invasion touristique, il a fondé Iparretarrak (Ceux du Nord) sur le modèle d’ETA dès 1973.
Devenu clandestin à partir de 1981, il bénéficie de l’appui d’un certain clergé local et de sympathisants de la cause séparatiste, chez qui il peut se réfugier. Impliqué dans l’assassinat de deux CRS l’année suivante, il récidive à Léon-des-Landes et le 25 août 1987, assassine de sang-froid lors d’un contrôle de routine le gendarme Roger Buschmann sur le parking de Sanguinet-Cazaux, dans les Landes. Son visage orne alors les 200.000 affiches de recherche apposées dans la France entière. Cet activisme aussi brouillon et désordonné exaspère ETA, gênée dans ses mouvements et son déploiement discrets sur le territoire français, qui selon certaines sources aurait décidé de faire tomber Bidart. Car c’est à cause de l’amateurisme de son groupe que l’un des chefs étarres, Santiago Arrospide, dit Santi Potros, a été arrêté, presque par hasard, chez Joseph-Xavier Guimon, à Anglet. Mais Philippe Bidart, encore faut-il le trouver !
La traque sera longue et va durer sept ans. Dans la nuit du 19 au 20 février 1988, une opération menée par le GIGN à Boucau, dans les Pyrénées-Atlantiques permet enfin l’arrestation de l’homme le plus rechercé de France. L’action est jugée d’importance, puisque le propre ministre à la Sécurité publique, Robert Pandraud fait le déplacement et annonce théâtralement qu’Iparretarrak, c’est fini. Et de fait, depuis 19 ans, IK n’est qu’une vue de l’esprit, ou un simple souvenir, réveillé de temps en temps par une bombinette mal fabriquée et déposée dans des poubelles à l’aéroport de Biarritz-Parme, la sous-préfecture de Bayonne ou l’Office de tourisme de Cambo-les-Bains (voir ma chronique du 16 avril 2006). Compte-tenu de son rôle de dirigeant et de la gravité des actes commis, des meurtres, Philippe sera condamné deux fois à perpétuité, deux fois à 6 et 20 ans de prison au cours de 7 procès.
Symbole de la lutte séparatiste au Pays basque nord, Bidart, le plus ancien prisonnier basque, recouvre donc la liberté – conditionnelle - en une période troublée, où les nationalistes violents sont de nouveau mis au ban de la société. L’attentat de Barajas et la rupture de la trêve sont passés par là. Il sait que le moindre écart, ou le moindre voyage dans le Sud-Ouest le ramènera immanquablement, à 52 ans, à la prison de Clervaux. Celui qui fut le symbole de la résistance basque « française » va dorénavant travailler à Béziers, dans les services œcuméniques d’entraide de la Cimade (800 membres, 105 salariés et plus de 700 bénévoles) visant à l’accompagnement des étrangers migrants en voie d'expulsion, de demandeurs d'asile et de réfugiés. Un autre combat. Fin d’une épopée, fin d’une époque, la page est tournée.
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