Qui commande vraiment à ETA ?

Publié le par Jean Chalvidant

La scène se passe à Ankara, la capitale turque, le jeudi 14 décembre, quinze jours avant l’attentat de Barajas, mettant fin à la trêve. De part et d’autre de la table de négociation, l’ambiance est tendue car il s’agit de la première réunion formelle entre l’organisation terroriste et les représentants du gouvernement, après neuf mois de tergiversations. Côté ETA, se trouvent Josu Ternera, 56  ans, dont 38 dans l’organisation, un homme fatigué par sa vie d’errance, de clandestinité et d’incarcération, que l’on dit atteint d’un cancer depuis des mois, ce qui ne l’empêche pas d’être hyper actif. À ses côtés son fils, Egoitz et une femme, qui serait Ainhoa Ozaeta, celle qui lut le communiqué décrétant la trêve le 22 mars dernier.

 

Côté gouvernement, ou du moins côté officiel se tiennent quatre hommes, dont Jesús Eguiguren, président des socialistes basques, flanqué d’un autre militant de son parti. Les deux autres sont des vétérans du PSOE madrilène, résidant dans la capitale espagnole et sans mandat électif. Ternera et Eguiguren se connaissent bien : ils se sont déjà rencontrés à deux reprises avant l’annonce de la trêve, une première fois en juin 2005 en Suisse, la seconde à l’automne de la même année à Oslo. La réunion va durer deux jours, sans pour autant déboucher sur des conclusions concrètes. L’impression retirée par les émissaires de Madrid est que la trêve est solide, même si les dissensions entre les deux parties sont considérables. C’est ce qu’ils rapportent à Zapatero et à son ministre de l’Intérieur, Pérez Rubalcaba, tout en signalant que Ternera semble un peu dépassé par la jeune génération et n’a pris que peu la parole. D’où la déclaration optimiste du chef du gouvernement, affirmant sans rire que « l’année prochaine, nous serons dans une meilleure position qu’aujourd’hui ». Une annonce prononcée douze heures avant la bombe de Barajas, qui le fait passer au vu des événements pour un dirigeant peu au fait de ses dossiers et accentue sa réputation d’incompétence.

 

Car l’attentat a surpris tout le monde, en commençant par Josu Ternera. Quelques heures après le forfait, les autorités contactent les Suisses du centre Henry Dunant, qui réussissent à le joindre par téléphone pour lui demander des explications. Penaud, celui qu’on disait être le chef incontesté d’ETA bredouille qu’il n’était pas au courant, et qu’il n’est pas d’accord avec la méthode utilisée…

 

Ceux qui connaissent bien l’organisation s’accordent sur un point : passée la cinquantaine, les dirigeants étarres ont davantage conscience des réalités et sont souvent « bordurés » par les jeunes loups, plus opérationnels et qui ont leur trou à faire. Dans la pratique, cela signifie qu’ETA est aujourd’hui aux mains de militants trentenaires, décidés à en découdre à tout prix. Comment ne pas évoquer le nom du patron de l’appareil militaire, donc des commandos, Garikoitz Aspiazu, dit Txeroki ? Il y a deux ans, il avait été traduit devant une sorte de tribunal interne d’ETA, pour avoir critiqué la direction de la bande, menée à l’époque par Mikel Antza. Il faut croire qu’il se sent assez fort aujourd’hui pour décider solitairement de la cessation des pourparlers et le retour à la lutte armée. Nous pourrions apprendre dans les prochaines semaines la naissance d’une nouvelle ETA, dite « ETA authentique », envoyant à la maison de retraite Josu Ternera et son fiston. Car il est une constante dans le fonctionnement d’ETA : à l’issue de l’échec de toute négociation, l’organisation connaît immanquablement un schisme.

 

Et puis autant tirer un coup de chapeau à Kepa Aulestia, un ancien de la bande amnistié en 1977, qui avait vu juste il y a une dizaine de jours en déclarant au Diario Vasco : « Les trêves sont ouvertes depuis l’état-major et sont fermées par les commandos ». Comme on aimerait qu’il se soit trompé !

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