Reprise des hostilités : une autre analyse

Publié le par Jean Chalvidant

Ma dernière chronique m’a valu pas mal de réactions. Il faut dire qu'avec la décision d'ETA de reprendre le combat, nous venons de tomber de haut. Pour son intérêt, voici l’analyse de Serge, universitaire et toujours excellent connaisseur de la situation espagnole. Je n’en change pas une ligne.

 

 

 

Nous en étions d'accord l'automne dernier, cette trêve était plutôt faite pour reconstituer les forces des commandos affaiblies par des coups de filets successifs qui avaient mis à mal certains commandos. Et je partage l'essentiel de votre analyse, sauf sur deux points.

 

 

  1. On ne peut parler d'angélisme des socialistes. Ils savent, comme le PP en son temps, utiliser le discours de paix et la pseudo-négociation à des fins plus politiciennes que dans un souci d'efficacité. Ils n'ont recherché aucune solution ou aucun début de solution, car ils savent parfaitement que s'il n'y a pas de volonté de proposer une solution institutionnelle qui mettrait l'Euskadi sur la voie d'une forme d'indépendance politique (statut d'Etat associé, référendum sur un projet constitutionnel assurant à cette partie de l'Europe la maîtrise de ses institutions d'Etat), il n'y aura pas de négociation viable.
  2. ETA a besoin de victoires, d'avancées, pour asseoir sa crédibilité. Si elle ne les obtient pas sur des questions décisives, elle a toujours la possibilité d'obtenir des victoires par la violence.  

La direction politico-militaire de ETA n'a rien d'un assemblage de "marxistes-léninistes purs et durs", ce sont des stratèges de la violence, le marxisme est aussi passé de mode chez eux, d'ailleurs vous le dites d'une certaine façon puisque vous les considérez comme "manquant cruellement de culture politique et de clairvoyance". S'ils étaient léninistes, ils en auraient. Leur caractéristique est de ne pas savoir gérer une négociation, de faire des propositions unilatérales (la trêve "permanente") sans mettre à la clé le moindre agenda ni définir les moindres étapes. Leur politique est donc plus que jamais indéchiffrable, elle repose sur une absence de vision de leur nation, cohérente, territorialement et structurellement. La tentation du repli sur soi radical et violent est la seule perspective que cette organisation sait mettre en avant pour forcer ses proches et épigones à "cerrar filas" quand il y a flottement -après l'attentat du 11-M, par exemple-. Le rapprochement des prisonniers est un cache misère, un prétexte à blocage (voyez ce qu'il se passe en Colombie).

 

Au Royaume Uni, la négociation avait une autre nature, la comparaison doit donc se faire avec prudence. La question religieuse ne se pose pas (le lien entre Euskadi et Eglise catholique traverse toutes les forces politiques, toute la société basque). Enfin, sa conclusion avait été précédée par la politique de "devolution", autrement dit par un élargissement de l'autonomie pour l'Ecosse, le Pays de Galles mais aussi pour l'Ulster, avec des critères d' "auto gouvernement" qui constituaient d'authentiques concessions unilatérales faites par l'Etat central aux nations périphériques (en matière institutionnelle, fiscale,etc.).

 

Les Espagnols ne sont donc pas sortis de l'auberge, mais ils le savaient déjà au moment de l'annonce de cette trêve. Seuls quelques doux rêveurs (les nationalistes de la gauche abertzale pacifique) pouvaient y croire. Nous en connaissons, ils ont avec ETA un rapport assez semblable au rapport masochiste des communistes d'Europe de l'Ouest avec l'Union Soviétique ou des chrétiens progressistes avec la papauté: diverger oui, mais toujours  justifier l'injustifiable.

 

Amicalement, j'ai toujours grand intérêt à vous lire.

Publié dans chalvidant

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