Tapas sans balles ?

Publié le par Jean Chalvidant

Sans vous raconter ma vie, qui est certes passionnante et digne de Bibi Fricotin, je vais tout de même vous révéler que j’avais mes habitudes au Faisán. Comment, vous ne connaissez pas ? Pourtant, ce petit bar à tapas est admirablement situé, à Irún, juste passée la Bidassoa, au milieu de dizaine de ventas, où le whisky et les cigares coûtent largement moins cher qu’en France, à cent mètres de là. Une manière agréable de sentir un peu l’Espagne, le Pays basque, sa bière Eki et son kalimutxo (vin rouge + coca), bien que les tapas soient nettement inférieures à celles du casco viejo de Saint-Sébastien, que j’estime les meilleures au monde.

 

Non, vous ne vous êtes pas trompés de blog et je ne me suis pas transformé en chroniqueur gastronomique. Si je vous parle aujourd’hui du Faisán, c’est qu’il était la plaque tournante de la perception de l’impôt révolutionnaire dans le coin. Et le raid de la Police nationale le 20 juin dernier a mis fin à ses exactions. Après une longue enquête, elle avait acquis la certitude que l’organisation avait délaissé les lieux traditionnels de rencontres, comme les gares de Saint-Jean-de-Luz ou Bayonne, le parking du BAB, au profit d’endroits à la chalandise équivalente et à l’incognito total. Un bar était tout indiqué, a fortiori lorsqu’il est la propriété d’un abertzale, ami du dirigeant du PNV Gorka Aguirre, également mis en cause par le juge Grande-Marlaska, qui l’a placé en liberté sous caution. Ainsi, je foulais régulièrement un lieu stratégique d’ETA, conversais amicalement avec le taulier, Joseba Imanol Elosua, qui bien roué avait dû me reconnaître, télévision oblige, et j’ignorais tout de ses turpitudes. Tu parles d’un spécialiste de la question !

 

Si j’éprouve le besoin de consacrer cette chronique au Faisán et à son propriétaire, c’est pour deux raisons. La première, c’est que celui-ci avait été averti dès le 4 mai du prochain raid policier, et qu’on lui avait demandé d’être prudent au téléphone. La raison invoquée : ne pas faire capoter le processus de paix.  Par qui ? Et là les bras m’en tombent : par deux agents de police, dont l’un lui affirme par téléphone qu’ils savent tout de ses activités… Il parle de « vino » (l’impôt en argot étarre) et de « botella » (chaque bouteille équivalant à un million de pesetas, 6.000 euros). Manifestement, il est parfaitement informé des tractations auxquelles Joseba est mêlé et l’informe qu’il est sous la loupe. Ce qui signifie soit que le corps est infiltré par ETA, ce qui serait très étonnant, soit que les deux flics ont obéi à un ordre supérieur… Cette deuxième hypothèse est vraisemblable, car les autorités redoutent le moindre grain de sable pouvant enrayer l’opération zapateresque de pacification d’Euzkadi.

 

La seconde, c’est qu’il semblerait que Joseba faisait des petites affaires sur le dos de ses compagnons de combat. Ainsi aurait-il envoyé pour son propre compte un certain nombre de lettres réclamant l’impôt révolutionnaire, à des chefs d’entreprise sélectionnés par ses soins et ne figurant pas sur les listings de l’organisation. Des vrais faux. Le bénéfice allant directement dans sa poche. Il n’avait plus ensuite qu’à faire parvenir l’argent bien mal acquis à une Fondation qu’il avait montée en toute discrétion au Luxembourg. On a beau être bistrotier, et même contrebandier comme il l’avait exercé dans le passé, on peut être aussi filou. Si ces faits devaient s’avérer exacts, ce serait la première fois dans l’histoire d’ETA qu’on assisterait à un détournement de fonds à son détriment, de la part de l’un de ses membres. J’espère que le juge de permanence a pris en compte la situation très particulière de Joseba, qui risque sous les verrous au mieux un cassage de gueule en règle, au pire un sourire kabyle, et va l’envoyer en détention loin, loin, en Atlantide ou au Château d’If, parce je doute que ses compères apprécient d’avoir été floués. La probité, même dans les organisations terroristes, ça existe. Dommage collatéral et non moins important : il va falloir que je me trouve un autre bar à tapas !

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Publié dans chalvidant

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