Les malheurs du bon samaritain
Il s’appelle Julen Madariaga et possède un curriculum vitae hors du commun. Jugez plutôt : co-fondateur en 1952 de la première mouture d’ETA, il en est à la fin des années soixante l’un des deux dirigeants, avec Juan José Etxave Orobengoa. Il passe alors pour un idéologue, marxiste naturellement, chargé d’élaborer la ligne directrice de l’organisation. Officiellement retiré de la lutte, il se réfugie tout d’abord en Algérie, puis en Belgique et en France. Mais les bruits courent : en 1972, des journaux de Bilbao le mettent nommément en cause à propos de l’enlèvement de l’industriel Zabala, directeur de l’usine Precicontrol.
Condamné à trois mois de prison, il en sort pourvu de la nationalité française et se fait oublier. Patatras, le 12 mars 1988 il est de nouveau arrêté et condamné à quatre ans de détention car la société Aturri qu’il dirige à Biarritz fabrique en sous-main des aimants dont se sert ETA pour fixer ses meurtrières bombes ventouses. Relâché en 1991 de la prison de Fresnes, il est de nouveau interpellé car à son domicile de Saint-Pée-sur-Nivelle, on a trouvé sous sa piscine 19 caisses de matériel destiné à fabriquer plus de 10.000 mitraillettes Uzi et même… des lance- missiles. Là semble s’arrêter le passé sulfureux de Julen.
Car il est devenu respectable, et avocat, puis candidat malheureux à la députation de Biscaye sur une liste d’Aralar, un nouveau parti séparatiste mais non violent, issu d’une scission de Batasuna. Souvent interviewé par la presse française, car il est l’un des rares à accepter de parler, il se fait remarquer par ses propos mesurés et, oui oui, son ouverture d’esprit. Re patatras, il y a à peine trois mois, le 23 juin, il est arrêté de nouveau en compagnie du frère de l’ancien chef d’ETA, Txomín, et du grand argentier de la bande, Señor Robles. Comme quoi il est difficile de se délier de certaines attitudes. Le dossier devait être relativement vide, puisque contrairement à ses compagnons d’infortune, il est rapidement relâché.
Là aurait pu s’arrêter l’histoire, d’autant plus que notre homme vient de fêter ses 73 ans, un âge qui prédispose plus à soigner ses rhumatismes qu’à brandir le flambeau de la révolution. Mais alors qu’on ne lui demandait rien, Julen a dévoilé hier un sacré lièvre, depuis Paris où il est assigné à résidence : peu avant les élections législatives de 2004, le patron du Parti socialiste basque (PSE), Jesús Eguiguren, en liaison avec le candidat à la présidence du gouvernement, José Luis Rodríguez Zapatero, lui avait demandé de servir d’intermédiaire avec ETA. Alors qu’officiellement, le PSOE continuait à assister aux réunions du Pacte antiterroriste…
On sait que les socialistes ne manquent pas de confiance en eux, et n’hésitent pas à avoir leur propre conception du mensonge et par conséquent de la vérité, mais là, on atteint le point de rupture. Il ne s’agit ni plus ni moins que d’un double jeu, une trahison vis-à-vis de l’ensemble des partis politiques formant le Pacte antiterroriste. Naturellement, le PSOE dément et monte sur ses grands chevaux, mais autant on peut tout reprocher à ETA, autant il faut reconnaître que jamais elle n’a menti dans ses communiqués ou ses déclarations. Pour un événement bien moins grave, le Watergate, le président Nixon avait dû démissionner, toute honte bue. Etant donné les drôles de mœurs du monde politique espagnol, on n’en arrivera certainement pas là. On prend les paris ?