La Guerre civile, encore et toujours
À voir les livres sur la Guerre civile s’accumuler sur les présentoirs des librairies espagnoles, on ne croirait pas qu’elle s’est terminée il y a 66 ans ! Depuis la non célébration de son soixante dixième anniversaire le 17 juillet dernier, il ne se passe pas une semaine sans que de doctes sages viennent délivrer leur message, ou leur interprétation, qui souvent se résument à une condamnation sans faille du franquisme. Quand comprendra-t-on que ce que l’on demande aux historiens n’est pas de prendre parti, mais bien de sortir des documents et d’éclairer les événements par des faits ? Et sur ce point, je reste sur ma faim, malgré le petit millier d’ouvrages sur ce thème que j’ai ingurgité depuis une quarantaine d’années.
Cette semaine se tient à Madrid le Congrès international sur la Guerre civile, organisé par la « Société d’Etat des commémorations culturelles » (que celui qui voit du culturel dans un tel conflit se rende à l’hôpital Sainte-Anne, il y sera bien reçu), dont la renommée n’était pas parvenue jusqu’à moi. Ses premiers travaux tels qu’ils ont été retranscrits ne déparent pas l’angélisme ambiant et le conformisme en vigueur. Ainsi Jorge Semprún, ancien ministre socialiste de la Culture (ah, on y est !) et surtout combattant antifranquiste clandestin et irréprochable y va de son analyse : « Ce fut une guerre juste, car on lutta pour les gens, pour le régime légitime issu des élections, où fut défendue la justice sociale… » Comme quoi sous le social-démocrate d’aujourd’hui montent toujours, malgré l’âge, des relents de communisme rance. Les autres interventions furent du même tonneau, Enrique Moradiellos, qui acquit une petite et brève notoriété grâce à un pamphlet contre Pío Moa affirma que « la Guerre civile ne fut pas la résultante des deux Espagne, mais celle de trois noyaux sociaux économiques coexistant dans la République : réformistes, réactionnaires et révolutionnaires… La guerre ne pouvait pas être évitée. » Comprenne qui pourra.
Heureusement, et en dehors de ce Congrès à sens unique et dont on aurait pu s’exonérer, une voix s’élève, celle de l’historien américain Stanley G. Payne, qui vient de signer un livre magistral, « 40 preguntas fundamentales sobre la Guerra civil », chez La Esfera. Interrogé par Miguel Pato, il détonne. Extraits : « L’Histoire est une matière qui doit être étudiée, et pas légiférée. La légiférer, c’est une fausse opération et une tentative de la part du gouvernement de prendre l’ascendant dans le domaine de la liberté… Dans le cas de la Guerre civile, la démocratie contre le fascisme, c’est un mythe… Durant la guerre, ce qu’il y avait, c’était une révolution. Il n’y avait pas de démocratie. C’est pourquoi, par exemple, les Britanniques n’aidèrent pas les Républicains. Durant ce processus révolutionnaire, il n’y avait aucune démocratie et c’est pourquoi peu leur importait le nom du vainqueur. » Comme quoi le regard objectif, éloigné des tensions et des idéologies, vient souvent de loin.
On me rétorquera que la Guerre de Sécession américaine, qui remonte à 1861 et fit 617.000 morts, soit à peu près le même nombre de victimes que la Guerre civile espagnole, fait toujours l’objet de polémiques de la part d’historiens du monde entier. Mais les Américains n’ont pas attendu 70 ans pour célébrer avec la même émotion et le même respect les deux antagonistes. L’Espagne, pays de passions et de démesures en est encore loin. On peut le regretter.