Comme des crèpes !
Les rues de Madrid, de la place de Colón jusqu’à la Puerta de Alcalá ont été envahies samedi après-midi par une multitude de manifestants : 1,5 millions, selon la Communauté. Vraisemblablement un peu moins dans la réalité, mais pas tant que le chiffre honteux énoncé par l’inénarrable Soledad Mestre, la déléguée du gouvernement (184.201) ou le quotidien El País (210.000). En tous cas un nombre suffisant pour constater qu’il s’est agi de la plus grosse manifestation enregistrée dans la capitale depuis l’arrivée au pouvoir de Zapatero.
Le défilé d’hier avait été organisé par le Forum d’Ermua, dirigé par Mikel Buesa, l’universitaire spécialiste d’ETA dont je vous ai déjà entretenu des travaux dans cette chronique, et comptait sur le soutien de près de 800 organisations diverses, ce qui explique son succès. Nous avons donc assisté à la deuxième version du rejet de la situation engendrée par l’arrêt du cessez-le-feu. Mais là où les manifestants du 13 janvier dernier demandaient simplement la paix et appuyaient implicitement Zapatero et son souci de dialogue, ceux d’hier s’étaient rangés derrière une ligne dure, énoncée par le calicot « Pour la liberté, ensemble nous vaincrons ETA. Non à la négociation. » Le PP au grand complet, Rajoy et Aznar en tête, était d’ailleurs dans les rangs et buvait du petit lait quand Zapatero était insulté.
Au-delà des circonstances, je ne peux m’empêcher de constater que depuis le début de notre nouveau siècle, on manifeste pour tout et son contraire en Espagne. Les défilés étaient auparavant l’apanage des organisations syndicales. La stagnation du nombre de leurs adhérents et le manque de causes mobilisatrices font qu’on ne les voit plus guère dans la rue qu’à l’occasion du 1er mai. On défile désormais pour des motifs politiques. Contre l’intervention de l’Espagne, voulue par Aznar, dans la guerre d’Irak le 15 février 2003 (2 millions de personnes à Madrid), contre le mariage gay le 19 juin 2005 (entre 1,4 million et 166.000), contre la réforme éducative le 12 novembre 2005 (entre 1,4 million et 470.000 personnes), contre le dialogue (déjà) avec ETA le 26 novembre 2006 (des centaines de milliers). Et donc celle d’hier, contre ETA et contre Zapatero. Une manif de plus, allez-vous penser, comme si le fait de battre le pavé pouvait changer quoi que ce soit à la détermination des dirigeants, voire les pousser à une inflexion de leur politique, ou à la démission !
Foutaise ! Si tout cela prouve la vitalité « citoyenne », pour reprendre un mot à la mode que je ne prise guère, du peuple espagnol, il démontre surtout son manque de maturité politique. Après tout, la démocratie est de nouveau une idée neuve en Espagne ; elle n’a même pas trente ans… Manifester est un droit, l’exercer pour tout et n’importe quoi devient une déviance démocratique. C’est à la Chambre que les propositions doivent se préparer, c’est dans les urnes que la volonté doit s’illustrer, c’est dans le consensus que le terrorisme doit se combattre.
Hier, l’Espagne s’est encore davantage brisée en deux, alors que tant la gauche que la droite ne désirent qu’une chose : la fin du terrorisme, la fin d’ETA. Il serait grand temps d’expliquer aux manifestants et aux zélateurs de Zapatero que ce qui les sépare n’est rien par rapport à l’enjeu. Le reste est simplement une question de stratégie : la politique de la répression a montré ses limites, puisque ETA existe depuis 1959 et n’a jamais été matée. Celle du dialogue et de la « trêve permanente » aussi, puisqu’elle s’est achevée par l’attentat de Barajas et la mort de deux personnes. Il convient donc de trouver d’autres voies, au risque de retomber dans la violence et le sang. Elles passent par un consentement, et un nouveau pacte antiterroriste, dont le PNV serait partie prenante. Les manifestants de la Puerta d’Alcalá n’y ont sans doute pas pensé. Il est vrai que l’opinion d’un manifestant, ça se retourne comme une crèpe. Normal, c’est la Chandeleur !