La grammaire espagnole dans tous ses états
Etant donné qu’il ne se passe rien de vraiment transcendant sur la Péninsule en ce moment, autant éviter de se pencher sur la petite phrase vacharde de la semaine, avec le Citizen Kane espagnol, Jesús Polanco, accusant le PP de franquisme, ou Arnaldo Otegi posant devant un drapeau basque et l’étendard navarrais, après avoir été arrêté quelques heures puis blanchi par le Tribunal. Un nouveau geste de bonne volonté adressé vers ETA. Tout cela relève de la forme, pas du fond et n’irrite que les électeurs, qui se prononceront localement dans deux mois.
Bien plus intéressante est une nouvelle qui nous vient de loin, de Medellín, en Colombie. Depuis hier, les 400 millions d’hispanophones possèdent pour la première fois une grammaire commune incluant toutes les variétés de cette langue, de façon égalitaire. En termes simples, elle ne prend plus comme référence les formes de l’espagnol péninsulaire, mais les usages les plus utilisés du spectre linguistique. Une véritable révolution puisque la dernière édition de la « Gramática centrada en el español de la Península ibérica » remontait à… 1931.
Cette « Nueva Gramática de la lengua española » a été approuvée par les académies de 22 pays et adoubée par le Roi Juan Carlos en personne et en majesté. Dès septembre 2008, une version de base de 2.400 pages – beaucoup s’il faut apprendre tout ça par cœur - sera publiée. Heureusement, une version allégée de 400 pages sera mise en vente au même moment, tout comme une nouvelle grammaire panhispanique, éditée par Espasa-Calpe, qui comprendra 55 chapitres et quatre sections fondamentales : « questions générales », « phonétique et phonologie (avec un DVD pour bien prononcer), « morphologie » afin d’analyser la structure interne des mots, et « syntaxe » pour l’ordonnancement et la combinaison des mots.
Les linguistes ont donc planché à partir de l’énorme base documentaire du Corpus Diacrónico de Española et du Corpus de référence de l’espagnol actuel qui, grâce à ses 500 millions d’entrées, constitue la base de données de la Real Academía Española.
L’autre décision de ce 13ème congrès de l’Association de l’Académie de la Langue espagnole concerne l’orthographe, qui sera elle aussi « modernisée », alors qu’une révision avait eu lieu en 1999. Il n’y avait donc pas urgence, mais on peut néanmoins s’attendre à tout. J’ai encore en mémoire les mots de l’inénarrable García Márquez, prononcés en 1998, lorsqu’il voulait envoyer l’orthographe à la retraite : « Jubilemos la ortografía, terror del ser humano desde la cuna: enterremos las haches rupestres, firmemos un tratado de límites entre la ge y jota, y pongamos más uso de razón en los acentos escritos, que al fin y al cabo nadie ha de leer lagrima donde diga lágrima ni confundirá revólver con revolver. »
Tout est donc parfait dans le meilleur des mondes linguistiques possibles. Pourquoi faut-il que j’aie tiqué en voyant la photo accompagnant l’information. Elle montre Juan Carlos à son arrivée à la gare de Medellin, flanqué d’un garde du corps aux aguets, pistolet mitrailleur ostensiblement sous le bras. Exactement la même posture que Salvador Allende assiégé au Palais de la Moneda. Allez, je vois le mal partout, je m’en retourne potasser ma grammaire !