Ma modeste contribution à la mémoire historique
Hier, dernier jour avant que le Parlement ne prenne ses quartiers d’été et les Espagnols la route des vacances, le gouvernement a donc fait voter son avant-projet de « loi sur la récupération de la mémoire historique », dont j’ai dit dans cette chronique tout le scepticisme qu’elle m’inspirait. Le fait d’ouvrir de nouveau des blessures plus ou moins refermées 70 ans après le début de la Guerre civile, d’opposer de nouveau les deux Espagne et d’imposer la revanche morale des vaincus sur des vainqueurs que tout le monde a oubliés étant à mon sens aussi dangereux que superféfatoire.
Pour vivre la moitié du temps en Espagne et me passionner pour sa politique depuis près d’un demi siècle, j’avoue ne pas avoir été agressé depuis une trentaine d’années par les symboles visibles du conflit ou du franquisme. Tranquillement, sans bruit, les municipalités ont presque toutes fait disparaître les avenues du generalíssimo, José Antonio, généraux Mola, Sanjurjo, Millán Astray ou Queipo de Llano. Dans l’indifférence générale. Ne restent, par ci par là, que quelques centaines de plaques commémoratives, en particulier sur des églises, ou de rares statues qu’aucun passant n’identifie. Pas de quoi en faire un drame national, le temps accordant aux choses et aux êtres leur juste place. Ou leur avenue.
Mais toujours soucieux d’objectivité, je me suis rendu via Internet sur les Pages jaunes espagnoles et entré de façon aléatoire quelques noms de républicains ou de figures de la Guerre civile, versus vaincus. Et là, stupéfaction. Presque tous les protagonistes possèdent leur rue, leur boulevard ou leur place. Exemples : Indalecio Prieto, Francisco Largo Caballero (le « Lénine espagnol »), dont les effigies ont côtoyé durant vingt ans la statue équestre de Franco, face aux Nouveaux ministères. Jusqu’à une nuit de mars 2005 lorsque subrepticement, elle fut retirée. De même à Madrid, ai-je trouvé des rues Manuel Azaña, Pablo Iglesias, Niceto Alcala-Zamora, et une autre portant le nom de l’anarchiste Federica Montseny, ainsi que celle de Dolores Ibárruri, plus connue sous le surnom de « Pasionaria ».
La Catalogne n’est pas en reste : Francesc Macià, Lluis Companys et Buenaventura Durruti, leader anarchiste qui a sa place au district de Sants depuis 1990. On a sans doute oublié qu’il fut l’auteur d’une attaque à main armée contre la Banque d’Espagne à Gijón en 1923, comme de l’assassinat de sa main du cardinal Juan Soldevila y Romero... Les anars semblent d’ailleurs plaire aux Barcelonais, ou à leurs élus, puisqu’en cherchant bien, on trouve aussi des rues consacrées à Ángel Pestaña, Joaquim Maurin et de nouveau Federica Montseny. Sans oublier le monument aux Brigades internationales, qui comme chacun sait étaient une ONG pacifiste. Séville l’andalouse n’est pas en reste, avec sa place Indalecio Prieto, sa rue Dolores Ibárruri. Celle-là même qui au Congrès menaça de mort le député Calvo-Sotelo quelques jours avant son assassinat ; un événement qui servit de prétexte au déclenchement de la Guerre civile. Enfin, cerise sur le gâteau, la ville de El Llano dans les Asturies s’enorgueillit d’accueillir une rue Santiago Carrillo, mêlé au pogrom de Paracuellos del Jarama (qui fit entre 2.000 et 5.000 victimes) et ex secrétaire général du Parti communiste espagnol, toujours en vie et couvert d’honneurs.
Comme chacun sait, la mémoire est sélective. En la circonstance, la sélection a déjà été opérée depuis l’avènement de la démocratie et la Constitution de 1978. Et les vaincus d’hier ont retrouvé leur honneur, si besoin était. Mais l’opération en cours n’a qu’un but : imposer une vérité politique officielle et manichéenne. Gare, encore une fois, aux fausses réhabilitations qui divisent, plus qu’elles n’unissent.