Zapatero a des idées
Qui a dit que le président du gouvernement espagnol se contentait de naviguer au cours de l’eau, en pilotant à vue ? Certains comparent même son attitude à celle du sapeur Camembert, expert dans l’art de creuser un deuxième trou pour y enfouir la terre du premier. Ce sont là des langues perfides car José Luis Rodríguez Zapatero sait parfaitement ce qu’il est, ce qu’il fait et où il va. Pour qu’à la surprise générale, lui le parfait inconnu se soit emparé du secrétariat général du PSOE au 35ème congrès de 2000, devant le favori José Bono prouve son sens de la manœuvre et aussi son talent, même s’il ne saute pas d’évidence aux yeux.
Récemment, une radio me demandait de dresser son portrait et j’avoue avoir été un tantinet embarrassé. Soucieux d’objectivité – ma sempiternelle ligne de conduite – devais-je me laisser aller à laisser percer mes inquiétudes ? Car l’homme est complexe, sûr de lui et fait preuve d’un manichéisme hors pair. Un tueur né, ainsi qu’il l’a prouvé en marginalisant ses rivaux à l’intérieur du parti (González, Bono et l’ensemble de la nichée socialiste des années quatre-vingt) et en maltraitant ses adversaires « populaires ». Avec lui, on est loin du pragmatisme social-démocrate, voire libéral de son prédécesseur Felipe González, qui voulut réconcilier l’Espagne avec la gauche et s’attacha à ne pas réveiller les vieux démons, en n’évoquant que rarement la Guerre civile ou le franquisme. Ce qui lui réussit, puisqu’il demeura douze ans au pouvoir.
Sans conteste, Zapatero est actuellement le président européen le plus à gauche, le plus radical. Ce n’est pas lui faire outrage que de le dépeindre ainsi, puisque lui-même s’est caractérisé en octobre 2005 à la version espagnole de Marie-Claire comme « rouge et féministe ». Alors que le PSOE avait récusé le marxisme en 1979, lui en impose au pouvoir une version utopique et post soixante-huitarde, qui trouve ses fondements dans les écrits de son gourou professeur de Théorie politique à Princetown, l’irlandais Philip Pettit, adepte de la posture « néo républicaine », du défenseur de la « démocratie forte » Benjamin Barber ou du sociologue polonais Zygmunt Bauman, professeur à Leeds et à Varsovie, partisan du concept de la mémoire historique. Des idéologues parfaitement inconnus chez nous, et même ailleurs, mais dont l’impact intellectuel est évident chez Zapatero. L’influence de l’écrivain galicien Suso de Toro, qui se dit son ami, étant limitée aux humeurs viscéralement politiciennes.
L’hôte de la Moncloa n’est pas pour autant un idéologue ou un homme d’idées. Sinon d’idées fixes, revanchardes, qu’il impose en force, fier de la légitimité acquise dans des conditions litigieuses quatre jours après l’attentat d’Atocha et ses 192 morts. Au-delà de la gestion politique quotidienne, il n’a à ce jour inventé qu’un seul nouveau concept, l’ « Alliance des civilisations », énoncé à la tribune de l’ONU en septembre 2004 et proposant un accord entre l’Occident et le monde arabe afin de combattre le terrorisme international autrement que par des moyens militaires. Après un intérêt poli et le soutien du premier ministre turc, Recep Tayip Erdogan, de la Ligue arabe et d’une vingtaine de pays, l’idée force de Zapatero est aujourd’hui enfouie dans les oubliettes, ou pire, dans des commissions, d’où elle ne devrait plus ressortir. La thèse était bonne, mais comment l’imposer sans les Ētats-Unis, définitivement rétifs aux remèdes du docteur Zapatero ?
Il reste à José Luis un an et demi pour modeler l’Espagne à sa façon, avant le couperet des élections législatives. Un temps suffisant pour devenir un peu moins dogmatique et un peu plus consensuel.