Carton rouge à Reporters sans frontières
C’est entendu, nous éprouvons le plus grand respect pour l’association Reporters sans frontières, et encore davantage pour les journalistes qui risquent leur peau pour rapporter des images, du son ou des écrits des théâtres d’opération. La longue liste des morts en atteste : 63 et 5 collaborateurs en 2005, un chiffre jamais atteint depuis 1995 et 16 depuis le début de l’année.
En Espagne encore plus qu’ailleurs, on sait la difficulté pour la presse de travailler au Pays basque et d’en ramener les informations. Certains l’ont payé de leur peau, comme José Luis López de Lacalle, antifranquiste notoire, Basque de conviction et journaliste du quotidien El Mundo, assassiné le 7 mai 2000. On se souvient du déchaînement du dirigeant de HB, José María Olarra, traitant les journalistes de « terroristes de la plume », tandis qu’ETA les qualifiait de « chiens » et de « traîtres et d’envahisseurs Espagnols ». Devant une telle haine, plusieurs décidèrent de déménager dare-dare, tels l’ami Jesús María Zuloaga ou Carmen Gurruchaga. D’autres de rester, en s’entourant d’une protection dissuasive, c’est-à-dire un, voire deux ou trois gorilles. Aujourd’hui, une centaine d’entre eux ne sort pas de leur rédaction sans une escorte enfouraillée, tout comme près d’un millier de personnes, juges, élus, hommes d’affaires, qui ont recours à 600 agents de la police ou de Garde civile, sans compter les membres de l’Ertzaintza, la police basque, ou les entreprises privées.
Pourquoi donc aujourd’hui RSF, depuis Paris, a-t-il décidé de retirer ETA de sa liste noire des « prédateurs de la liberté de la presse » ? Comme si la simple annonce d’une trêve avait signifié le cessez-le-feu définitif, le dépôt des armes et le retour en robe de bure de la centaine de militants encore clandestins ! Il y a à peine deux mois, de jeunes exaltés sous la pancarte « Médias espagnols, vous criminalisez les jeunes, on va vous en faire voir » ont encore attaqué le siège de la radio COPE et de Radio Nacional de España à Vitoria, tout comme la succursale de El Mundo à Bilbao. Des événements qui ne remontent pas aux années où Franco était coiffé en brosse, mais à mars dernier ! C’est cet empressement complaisant, cette méconnaissance de la situation, ce mépris de l’Histoire et du terrain de la part de RSF qui feront que demain –et on ne le souhaite pas- si les négociations échouent, la garde des journalistes sera baissée, leur nuque offerte à des mômes perdus, désespérés et revanchards. Reporters sans frontières a perdu une belle occasion de se taire et nous, de l’admirer.
Aujourd’hui, c’était la journée internationale de la Liberté de la Presse. On ne l’a guère célébrée, en Espagne.