L'insupportable vanité des acteurs

Publié le par Jean Chalvidant

En vertu de la séparation des pouvoirs et des compétences, j’ai toujours exécré l’irruption des acteurs, chanteurs, cinéastes et baladins de tout poil dans le débat politique. J’appartiens à une génération marquée par les interventions tonitruantes de donneurs de leçons professionnels, de Michel Piccoli à Coluche, en passant par Daniel Balavoine, Yves Montand, Bertrand Tavernier, ou plus récemment Pierre Arditi. Insupportable. En quoi faire le gugusse devant ou derrière une caméra donne-t-il un brevet de civisme et d’aptitude politique ? Chacun à sa place, s’il vous plaît.

 

Je repensais à ces excès en assistant il y a quelques jours à la saillie d’un acteur américain, dont la notoriété n’était pas parvenue jusqu’à moi, dénommé Tim Robbins, qui joua dans des chefs d’œuvres ou supposés tels comme « Mystic River » ou « Austin Powers, l’espion qui m’a tirée ». Invité à Madrid à l’occasion du Festival du cinéma solidaire (décidément la solidarité a bon dos), il y rencontre, ce qui n’a rien d’exceptionnel, le maire de la capitale, Alberto Ruiz-Gallardón, venu jouer son rôle d’inaugurateur officiel de chrysanthèmes. Poignées de mains, sourires convenus, deux mots en espagnanglais, photos. Et c’est tout. Du banal.

 

Là où l’affaire se corse, c’est lorsque ce très glorieux acteur estime avoir été instrumentalisé et le fait savoir. D’autant que depuis sa chambre d’hôtel cinq étoiles, il a suivi la manifestation organisée « pour la paix et le dialogue ». Et que du haut de son incommensurable savoir comme Américain natif de West Covina (Californie, 110.000 habitants), il maîtrise parfaitement les rouages de la politique espagnole. Comment ? Ruiz-Gallardón s’est refusé à manifester ? Il est donc pour la guerre et contre le dialogue ? Il faut le faire savoir : « C’est curieux qu’un maire puisse faire l’effort de venir se faire photographier  avec un acteur américain, mais ne le fasse pas pour rejoindre les citoyens dans une manifestation », s’écrie-t-il. Il en remet même une couche : « C’est suspect que le représentant du peuple soit incapable d’écouter sa voix en faveur de la paix ! » Fermez le ban.

 

Il ne servirait à rien d’expliquer au saltimbanque les raisons pour lesquelles le PP et Ruiz-Gallardón ont refusé d’arpenter le pavé. C’est à mon sens une faute politique, et je l’ai écrit dans cette chronique, mais le Parti est en cohérence avec sa démarche d’affrontement direct avec ETA et avait quelques raisons de penser que la manifestation allait être récupérée par le Parti socialiste, ce qui a été effectivement le cas. Mais qu’un étranger vivant à 10.000 kilomètres des événements, qui situe à peine Madrid sur la planisfère, et qui doit prendre ETA pour une marque de chewing gum vienne faire la leçon à un élu espagnol a quelque chose de grotesque et même d’inconvenant. À la niche, le comique !

 

Il serait sain que les politiques se démarquent des peoples, qui n’apportent rien à leur gloire : les exemples français récents Sarközy-Johnny Hallyday ou Doc Gynéco sont là pour le prouver. Et qu’enfin, les acteurs se cantonnent à leur seul rôle : jouer la comédie. La politique est une chose sérieuse, pas une scène de théâtre. Ras le bol.

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