Alcorcon comme la lune
On croyait l’Espagne exempte du soupçon de racisme. Les événements qui se sont produits samedi matin à Alcorcón, une ville dortoir de la grande banlieue madrilène viennent infirmer cette pensée convenue. À l’origine, une bagarre de rues entre « Latinos » et jeunes de la ville, faisant quatre blessés, dont un grave (six coups de couteau dans le dos). Le lendemain, ce sont cinq cents jeunes, la tête couverte de capuches ou de passe-montagne, qui se retrouvent convoqués par SMS et défilent aux cris de « Latin King dehors ! » ou « On va les trouver, on va les tuer ! » On peut dater ce jour d’une pierre noire : le 20 janvier 2007, le racisme est devenu une réalité en Espagne.
Le racisme était un comportement inconnu sur la Péninsule il y a une vingtaine d’années. On me rétorquera que pour qu’il y ait racisme, il faut qu’une communauté alogène s’installe sur un territoire qui n’est pas le sien, et que dans la patrie de Torquemada, rares étaient les ethnies à s’y risquer. Oui, mais voilà, l’Espagne est devenue démocratique, elle est entrée dans l’Europe, elle a ratifié les traités de Maastricht, de Schengen, elle n’est séparée du Maroc que d’une dizaine de kilomètres. Et tout a changé. Quiconque déambule sur la Gran Vía (ex José Antonio) de Madrid peut s’en rendre compte : la foule est bigarrée : Africains, Arabes, Sud-Américains. Tout autour de la Puerta del Sol, des noirs en boubous vendent à même le sol, pour deux euros, de mauvaises copies de CD ou de DVD (5 euros), quelquefois avant même leur sortie officielle en salle. Un peu plus haut, calle Montera, des centaines de putes, des « travailleuses sexuelles » en provenance du Pérou, de Bolivie ou d’Europe de l’Est font le tapin, l’air las et désabusé. Tout cela est charmant et folklorique, mais pose un sérieux problème d’assimilation.
Car c’est d’une vague de fond qu’il s’agit. L’Espagne est un pays agréable à vivre, et le mot d’ordre a dû être passé. En quelques années, les flux migratoires à sens unique sont devenus impressionnants. Il y aurait en Espagne 3,9 millions d’immigrants. On a encore en mémoire les 577.000 régularisés par Zapatero. C’est oublier les quelques 200.000 autres, non communautaires mais munis d’un contrat de travail, qui sont arrivés depuis mars dernier, et tous ceux entrés illégalement en masse et y vivant sans papiers. Rien que via les Canaries, on en compte 27.000. Et pour ceux qui ne croient que les chiffres, 8,7 % des 44,4 millions d’Espagnols sont étrangers. 17 % des enfants nés sur le sol espagnol sont de parents étrangers (81.000 sur 465.616), 7 des nouveaux emplois sur 10 sont pris par des immigrants, qui occupent 40 % des logements espagnols en location, soit 800.000 demeures. Comme tout n’est pas négatif, ils sont 30 % (4.064) à s’être engagés dans les unités d’élite de l’Armée.
Retour du bâton, 73 % des Espagnols considèrent que l’immigration a un impact négatif sur la sécurité, et 43 % trouvent inopportun d’en accepter davantage sur leur sol. Comment s’étonner alors qu’un jour, les communautés s’affrontent et que le sang coule ? Les jeunes d’Alcorcón, relayés depuis par ceux d’Azuqueca de Henares sont malheureusement l’avant-garde d’une vague réactionnaire de rejet et de xénophobie. Cela vient de commencer par les Latinos, les Sénégalais, les Arabes (auxquels est attribué l’attentat de la gare d’Atocha dont le procès est prévu en mars) vont suivre. Un nouveau chantier pour Zapatero, qui là non plus n’a pas vu le coup arriver.